Sirris et Agoria présentent 'Start- & Scale-up Manufacturing Tech Report'

La Belgique occupe une position privilégiée pour les start-up et les scale-up ManuTech. C'est ce qu'il ressort d'une étude de Sirris et d'Agoria sur le paysage des start-up ManuTech en Belgique et en Europe. Que devons-nous faire pour saisir à deux mains cette occasion unique ? De plus amples informations et explications sont données dans une double interview avec Omar Mohout, Entrepreneurship Fellow chez Sirris, et Ben Van Roose, Head Manufacturing Industries chez Agoria.

L'écosystème des start-up et des scale-up est depuis longtemps dans la ligne de mire d'Agoria et de Sirris. Sirris mène des recherches depuis cinq ans et a depuis recueilli des données auprès d'un millier d'entreprises. Suffisamment pour dégager de nombreuses tendances et créer un benchmark permettant de comparer la Belgique à d'autres pays européens. Agoria met également en place des collaborations entre start-up et grandes et petites entreprises autour de différents thèmes. L'accent est mis sur le ManuTech (start-up et entreprises numériques actives dans le secteur de la fabrication), qui fait finalement partie de l'ADN de la fédération du secteur. La connaissance du paysage d'Agoria et les données que Sirris a collectées ont désormais été rassemblées en une étude innovante : le rapport 'Start- & Scale-up Manufacturing Tech Report' que vous pouvez télécharger ici

Quelles sont les conclusions les plus importantes ?

Omar : En bref, nous concourrons dans la mauvaise catégorie. En Europe, mais aussi en Belgique. Cela signifie également qu'il y a un grand fossé entre les discussions sur l'industrie 4.0 en Europe par rapport au cours réel des choses.

Ben : Nous devons aussi composer avec une technologie dépassée. Les technologies les plus récentes ne cessent de se multiplier, il suffit de penser à FinTech (monde financier) ou à MadTech (marketing et publicité). Elles sont plus populaires et ont plus de sex appeal. Avec ManuTech, nous perdons des points par rapport à ces nouveautés.

Omar : L'industrie manufacturière reste toutefois un pilier important de notre société. Cependant, le problème réside dans notre manque d'innovation.

Selon le rapport, le besoin de renouveau dans le secteur ManuTech se fait cruellement ressentir. Selon vous, que doit-il se passer afin de stimuler l'innovation ?

Ben : Tout d'abord, nous aimerions sensibiliser les gens. Malgré toutes les prévisions apocalyptiques, l'industrie manufacturière a un bel avenir devant elle. ManuTech y a un rôle considérable à jouer. Je suis entièrement d'accord avec Omar lorsqu'il dit qu'une bonne industrie manufacturière est le pilier d'une structure économique saine. Et qu'il existe également un avenir pour toute entreprise qui souhaite y investir en tant que start-up. D'autre part, les entreprises, ainsi que les gouvernements, doivent avoir conscience du fait que les start-up ont un avantage pour elles. Ce sont des entreprises très polyvalentes qui travaillent avec des collaborateurs flexibles. Le marché regorge d'acteurs innovants qui doivent se lancer dans cette aventure. Il y a encore beaucoup de potentiel.

Omar : C'est tout à fait juste. La " banane bleue " l'illustre très bien. Elle commence dans le sud de l'Angleterre et englobe la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suisse et le nord de l'Italie. Il s'agit du tissu industriel le plus riche et qui génère le plus de revenus au monde. Tout s'y retrouve. Toute sart-up ManuTech B2B ne peut rêver d'un meilleur endroit. C'est une opportunité que les gens voient trop peu parce qu'elle n'est pas assez sexy ou parce que l'on ne prend pas suffisamment conscience du potentiel de l'industrie manufacturière.

Contrairement à la Silicon Valley, les deux tiers des start-up européennes sont orientées B2B. Pour ManuTech, les chiffres sont encore plus élevés et, en Europe, la Belgique est le plus grand " pays B2B ". Pour l'industrie manufacturière, la Belgique et l'Europe sont the place to be. C'est aussi un message pour les jeunes entrepreneurs : c'est ici que vous trouverez des opportunités. Vous ne devez pas aller jusqu'aux États-Unis ou en Asie, it's happening here.

Par ailleurs, l'industrie manufacturière doit se réinventer. J'ai lu dans De Tijd que Barco allait devenir une entreprise de logiciels. Ce fut une entreprise de matériel informatique classique pendant cent ans. Aujourd'hui, elle se concentre sur les logiciels. Eh bien, c'est précisément ce qu'offrent les jeunes entreprises à l'industrie manufacturière : la numérisation. Il existe donc une réelle occasion de travailler ensemble.

Pour finir, vous avez besoin d'ingrédients pour cuisiner, et ça coûte de l'argent. Nous devons donc nous assurer que ces entreprises bénéficient de plus de moyens.

Le financement n'est-il pas justement le problème en Belgique ?

Omar : Nous devons mettre cela en perspective… Au cours des trente dernières années, environ 3 à 3,5 milliards ont été injectés dans de jeunes entreprises innovantes en Belgique. Uber, l'archétype des start-up, a engrangé 21 milliards d'euros. Une seule entreprise a gagné 7 fois plus que l'ensemble de l'écosystème belge en 30 ans. Dans l'évolution des start-up, c'est une goutte d'eau dans un océan. C'est incompréhensible pour un pays riche comme la Belgique. Nous avons toutes les cartes en main, mais vous devez pouvoir réunir tous les ingrédients si vous voulez cuisiner.

Ben : Regardez l'investissement de ces deux dernières années et demie en Europe et vous constaterez que la Belgique stagne en fond de liste. Nous sommes bien loin des pays scandinaves, de la France ou de l'Allemagne. Ces deux pays ont bien sûr leur superficie qui entre en compte. Mais la Finlande, plus petite que la Belgique, est 4 fois meilleure que cette dernière. Il reste une grande marge.

Omar : Les autorités belges ont un rôle à jouer à ce niveau, que ce soit à Bruxelles, en Flandre ou en Wallonie. Les pouvoirs publics constituent un des investisseurs les plus actifs. Mais l'écart est toujours là. Nous devons donc nous assurer que toutes les entreprises bénéficient de plus de moyens. Surtout le secteur ManuTech, car il occupe une position unique en Europe. Par exemple, nous ne devons pas nous concentrer sur le secteur Fintech. Ça ne fonctionnera pas, nous ne sommes pas un centre financier. Nous ne sommes pas New York, Londres, Hong Kong, Dubaï ou Singapour. Mais pour le secteur de la fabrication, nous pouvons devenir le nouveau Londres ou le nouveau Hong Kong. Il s'agit d'une opportunité que nous envisageons rarement.

Il est important de maintenir une industrie manufacturière en Belgique, mais c'est difficile en raison du coût salarial, en comparaison avec l'Europe du Sud et de l'Est. N'avons-nous pas simplement le grand avantage du savoir-faire dans le domaine des nouvelles technologies en Belgique ?

Ben : Le maintien de l'industrie manufacturière est une nécessité. Agoria et Sirris guident les entreprises avec le programme Made Different et Factories of the Future (les usines du futur), justement pour les garder dans le pays. Nous faisons ici encore une distinction entre les entreprises qui ont leur propre développement et les entreprises qui font de l'assemblage pur. Ces dernières font face à un double défi. Étant donné qu'elles ne possèdent pas leur propre produit, elles ont moins de poids. Si nous voulons les garder ici, nous devons miser fortement sur les processus. Par exemple, le cycle de vie d'un véhicule est de sept ans. Si vous faites le calcul avec une différence d'un euro en coût salarial sur sept ans et sur toutes les voitures qui sortent d'usine, vous obtiendrez vite une différence d'au moins 100 millions d'euros.

D'autre part, les entreprises qui possèdent leur propre développement bénéficient de la force de leur produit. Et en tant que start-up, vous avez besoin de telles entreprises qui relèvent de nouveaux défis et innovent dans le domaine du développement.

Omar : Je ne peux que renforcer ce que tu dis, Ben. Ce que les gens ne réalisent pas, c'est que la classe moyenne appartient à l'industrie manufacturière. Si l'industrie manufacturière disparaît, c'est la classe moyenne qui disparaît et cela représente un danger pour la société. Les travailleurs de l'industrie manufacturière gagnent bien leur vie, y compris les ouvriers. Le point que je veux faire valoir est le suivant : nous ne devons pas continuer à marteler le coût salarial total de la main-d'oeuvre. Certes, nous devons être compétitifs, mais nous ne pouvons pas niveler par le bas. Au contraire. La différence en coût salarial nous oblige à innover et à automatiser. Et, en fin de compte, à être meilleurs que tout le reste. Au Vietnam, une personne vous coûte 100 dollars par mois et rien n'incite à passer à l'automatisation. C'est donc l'occasion d'innover. C'est aussi le ton donné par le rapport, qui indique que nous pouvons faire d'énormes progrès à cet égard. Le coût salarial peut s'avérer problématique en ce qui concerne l'Europe et les pays voisins, c'est certain. Mais utilisez-le comme un levier pour innover et vous concentrer sur cette valeur ajoutée.

Ben : Nous avons le savoir-faire en Belgique et il est également important de le garder chez nous. Prenons maintenant Daikin, leader mondial dans le domaine des pompes à chaleur et grand groupe international. Ce qu'ils font, c'est apporter le savoir-faire ici, y compris d'Inde. Ils font venir cette main-d'oeuvre ici. Elle est employée localement ici, car il est important que les connaissances restent. De plus, en tant que stratégie, au sein d'un groupe aussi important, c'est un atout supplémentaire si vous pouvez maintenir la R&D et la production aussi proche l'une de l'autre que possible, vous ne voulez pas séparer les deux. Nous possédons un savoir-faire qui peut être renforcé par un afflux de cerveaux et une migration intelligente. C'est là-dessus que nous devons miser. À partir du moment où il s'agit d'assemblage pur et sans développement propre, le défi est bien plus grand, c'est là aussi que réside tout l'intérêt de l'industrie manufacturière.

Omar : Dans les années 1990, les États-Unis ont commencé à migrer vers la Chine. Désormais, nous constatons qu'ils veulent tout faire revenir chez eux. Mais la recherche et les formations ont disparu. Une fois que vous perdez un écosystème, il est très difficile de le reconstruire. Le maintien des connaissances est primordial. Il ne faut pas le sous-estimer.

Quel rôle jouent les start-up et les scale-up dans le développement et la transformation numérique des entreprises de fabrication ?

Omar : Grâce aux grandes entreprises en transformation, les start-up se sont vu offrir des opportunités. Et grâce aux start-up, ces grandes entreprises innovent. Cette interaction entre les start-up et les grandes entreprises est considérable.

Ben : La comparaison faite par Omar dans son livre sur les entreprises parle d'elle-même. C'est une belle image d'une flotte, d'un vaisseau mère entouré de plus petits bateaux (rapides) agiles. Laissons-les élaborer et développer leurs propres projets avec le coaching du vaisseau mère. Vous pouvez trouver des centaines d'exemples d'entreprises qui fonctionnent ensemble de cette manière.

Omar : Nous sommes dans un environnement où tout doit toujours aller plus vite. Les technologies se développent à une vitesse folle : IoT, avec 20 variations, impression 3D, intelligence artificielle… Aucune entreprise ne peut expérimenter tous les modèles commerciaux et toutes les technologies possibles. Il y a plus de connaissances en dehors de votre entreprise qu'au sein de votre entreprise. Et si vous ne pouvez pas tout faire vous-même, la solution consiste à collaborer. Cela peut être de la co-création, une acquisition, une relation client, etc. C'est la base de l'avenir vers lequel nous nous dirigeons. Les entreprises en sont de plus en plus conscientes. Ces très grands pétroliers lents, avec tout le respect que nous leur devons, utilisent des bateaux rapides et agiles qui résolvent un problème spécifique. Pick-it par exemple, qui travaille sur des robots et exporte vers la Chine. Une petite entreprise de Heverlee, oui, oui, qui aide à rendre les robots plus intelligents en Chine. Cela peut faire la différence en termes de validation. Et ce n'est pas parce que les grandes entreprises sont moins intelligentes, ont moins de ressources ou ont moins d'idées. Elles ne sont tout simplement pas aussi polyvalentes. Et ces petites entreprises le sont précisément. Ce mélange de polyvalence et de robustesse des grandes entreprises est une combinaison et une opportunité fantastiques.

Ben : Outre les grandes entreprises, il existe de nombreuses PME qui travaillent avec des start-up. Cette collaboration génère de nombreuses opportunités pour les deux parties dans le domaine de la co-création ou pour peaufiner la démonstration de la faisabilité finale.

Omar : Nous devons en effet insister sur ce point : nous sommes un pays de PME avec des petites entreprises qui excellent dans leur niche spécifique qui renferme des perles cachées. Renson, par exemple, souhaite rendre ses systèmes plus intelligents à l'aide de l'IoT. Pour y parvenir, l'entreprise a repris la société gantoise Openmotics. Une acquisition constitue aussi une forme de collaboration. Cela montre que les PME l'envisagent de plus en plus. C'est important, car c'est l'épine dorsale de notre économie.

Ben : Ceci est un exemple d'acquisition, mais il existe de nombreux exemples de collaboration et de co-création entre les start-up et les PME.

Omar : C'est vrai ! Mais c'est le propre de la culture belge que d'être modeste. Cela nous honore considérablement, mais nous limite aussi grandement. Ce qu'un Yazzoom ou un Robovision accomplit, c'est de l'ordre de l'actualité internationale. Dans leur branche, ils sont l'élite. Si nous étions en Amérique, tout le monde le saurait. Mais ici, on en parle très peu.

Ben : C'est dans notre culture de ne pas nous vanter et, par conséquent, nous ne promouvons pas suffisamment l'image de notre industrie manufacturière ni celle des autres industries. Mais regardez l'initiative Made Different : le concept est en train de se propager en Europe parce qu'il rencontre beaucoup de succès.

Omar : Nous devons nous montrer bien plus fiers de nos entreprises jeunes et moins jeunes.

Ce qui est également frappant, c'est que l'Allemagne et les pays scandinaves sortent du lot. L'objectif est-il de les rattraper ?

Ben : Il est évident que notre objectif doit être de les rattraper. Le pouvoir du nombre est une chose. C'est bien de déterminer qu'Anvers occupe la huitième place en Europe pour le nombre de transactions en cours de clôture. C'est déjà bien, mais ce serait encore mieux d'atteindre le même niveau que les pays scandinaves. Ça doit aussi être l'ambition du gouvernement. De beaux projets sont déjà en cours, tels que Scaleup.Vlaanderen et il existe également une série d'initiatives privées telles que BEyond. Mais les gouvernements peuvent aller encore plus loin.

Omar : Tout à fait d'accord. Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas rattraper les pays scandinaves. Si telle n'est pas l'ambition, je serais terriblement déçu. Vous ne devez pas être grand pour voir grand.

Quelles recommandations avez-vous pour le gouvernement, les entrepreneurs et les parties prenantes ?

Ben : Osez entreprendre dans tout ce qui a trait à ManuTech, c'est un attrait pour les jeunes, les étudiants, les scale-up, les centres de recherche, les universités ainsi que pour les entreprises de fabrication, les grandes comme les petites. Continuez à croire aux défis, aux opportunités de co-création et à la collaboration avec les start-up et les scale-up ManuTech et laissez-leur leur identité. Et pour le gouvernement, je voudrais répéter ce qu'Omar a dit : c'est déjà bien, mais il ne manque pas grand-chose pour faire mieux et devenir le nouveau Hong Kong pour Manutech. Nous disposons de centres de recherche fantastiques. Nous disposons déjà de très nombreux atouts. Il faut oser miser encore davantage sur ceux-ci.

Omar : Les décideurs doivent faire des choix clairs. Vous ne pouvez pas être sur tous les fronts. Il existe certains domaines dans lesquels nous sommes forts, pensez à la fabrication ou les soins de santé, et c'est dans ces domaines-là que vous devez investir. Encore une fois, je ne parle pas de sommes énormes. Comme je viens de le dire, l'ensemble de l'écosystème a collecté 3,5 milliards d'euros en 30 ans contre Uber qui pèse bien 21 milliards. De quoi parlons-nous alors en fin de compte ?

Nous devons aussi faire comprendre aux gens que la classe moyenne dépend de l'industrie manufacturière et de l'économie de la connaissance. La classe moyenne est une part essentielle de toute société. L'industrie manufacturière et l'économie du savoir en sont les deux piliers. 1+1=4. Le nouveau 3 devient 4.

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